
Avec Dans-sons as we are, Audrey Lauro, Christian Pruvost et Peter Orins signent un disque qui avance par déplacements subtils, tensions discrètes et transformations lentes de la matière sonore. Une musique de l’écoute autant que du geste, où chaque intervention semble ouvrir un nouvel espace plutôt qu’occuper le précédent.
Réunis autour d’une pratique commune de l’improvisation libre, les trois musicien·nes développent ici un langage collectif particulièrement dense et mobile. Le trio ne cherche jamais l’effet spectaculaire ni la démonstration technique ; il préfère travailler dans les zones de frottement, de circulation et d’instabilité. Les sons apparaissent, se contaminent, se prolongent les uns dans les autres jusqu’à parfois rendre floue l’origine même des sources sonores.
Le saxophone d’Audrey Lauro explore autant le souffle que la note, les textures rugueuses que les lignes fugitives. Christian Pruvost, à la trompette, joue sur les écarts de pression, les harmoniques et les accidents acoustiques, dans une attention permanente à l’espace collectif. Peter Orins, lui, aborde la batterie comme un terrain de résonances et de reliefs, faisant émerger des pulsations diffuses, des matières granuleuses ou des dynamiques plus frontales.
Ce qui frappe dans Dans-sons as we are, c’est la manière dont le trio parvient à maintenir une forme de tension continue sans jamais figer le discours. La musique semble toujours en train de se fabriquer sous nos oreilles. Un souffle ténu peut devenir masse sonore ; un motif rythmique presque imperceptible finit par déplacer tout l’équilibre du groupe ; un silence ouvre soudain une nouvelle perspective.
Le disque s’inscrit dans une certaine tradition européenne des musiques improvisées, attentive au timbre, aux phénomènes acoustiques et à la construction collective, mais sans posture théorique ni austérité. Au contraire, quelque chose de très physique traverse cette musique : une attention au corps, à la respiration, à l’énergie des gestes et à la présence immédiate du son.
Dans-sons as we are propose un parcours, avec ses zones de densité, ses respirations et ses points de bascule. Une musique habitée, dans laquelle l’auditeur peut circuler librement, en suivant les détails, les tensions ou simplement le mouvement général des sons.
Le trio affirme ici une identité forte, fondée sur l’écoute mutuelle et la transformation permanente de la matière sonore. Une musique ouverte, vivante, qui trouve sa force dans l’attention portée à l’instant et dans la capacité des trois musicien·nes à construire ensemble un espace commun toujours en devenir.
Audrey Lauro : saxophone alto
Christian Pruvost : trompette
Peter Orins : batterie
Billet mis en ligne le 16 juin
Le turntablist et compositeur français Falter Bramnk signe ici un album co-édité par attenuation circuit et le magazine Bad Alchemy. Son art du collage sonore – mêlant et transformant des extraits de vinyles en de nouvelles créations – reflète parfaitement l’esprit des deux partenaires, pour qui les frontières de genre n’ont guère de sens.
Accompagné de plusieurs invités (Dave Willey, Laurent Rigaut, Patrick Guionnet, Xuan Mai Dang, Sébastien Beaumont, ainsi que les voix de Jeanne, Loïse et Clémentine), Bramnk navigue entre tempêtes et accalmies dans une odyssée musicale où se succèdent dub tordu, freakjazz déchaîné et multiples atmosphères changeantes. Malgré cette diversité et les transitions abruptes entre pistes, la structure en collage, également présente dans l’artwork, confère à l’ensemble une étonnante cohérence.
Falter Bramnk : manipulation de disques vinyles sélectionnés, piano, guitares, cithare, synthétiseurs, percussions, batterie, tuyau harmonique, trompette, voix, boucles ici et là
Laurent Rigaut : saxophones alto et ténor (3 ; 7), clarinette (15)
Dave Willey : accordéon (14 ; 16), basse électrique (14)
Patrick Guionnet : voix (1 ; 2 ; 6 ; 8 ; 18)
Xuan Mai Dang : voix (14 ; 15 ; 17), flûte à bec (15)
Sébastien Beaumont : guitare électrique (19)
Jeanne, Loïse, Clémentine : présences vocales
Billet mis en ligne le 21 novembre 2025
Depuis plus de quinze ans, Toc – le trio lillois formé par Jérémie Ternoy (Fender Rhodes, Piano Bass), Ivann Cruz (guitare) et Peter Orins (batterie) – poursuit une recherche sonore singulière où se croisent les énergies du rock expérimental, l’imprévisibilité des musiques improvisées et une tension constante vers l’excès. Sur scène comme sur disque, Toc invente une musique tellurique et mouvante, faite de flux, de ruptures et d’accumulations, où l’hypnose et le chaos se nourrissent mutuellement.
Pour ce nouvel album enregistré en concert en mars 2024, le groupe invite Jean-Luc Guionnet, figure incontournable des musiques expérimentales et improvisées. Saxophoniste, organiste, compositeur et plasticien, Guionnet s’est illustré dans de multiples contextes – du free jazz incandescent de Hubbub à des projets in situ pour Muzzix, en passant par ses explorations électroacoustiques et ses travaux radiophoniques. Son approche, à la fois physique et conceptuelle, déplace toujours la perception de l’écoute, qu’il s’agisse de déployer une tempête de souffle au saxophone ou d’explorer l’espace sonore d’un lieu.
La rencontre entre Toc et Guionnet agit comme un catalyseur. Dans Quelques idées d’un vert incolore dorment furieusement – titre emprunté à la célèbre phrase « impossible » de Noam Chomsky, ici détournée comme une invitation à l’oxymore et à l’absurde fertile – les musiciens plongent dans une transe abrasive où chaque geste sonore est à la fois provocation, construction et effondrement. Les guitares saturées, les claviers grondants et la batterie polymorphe de Toc trouvent dans le souffle haché, étiré ou fulgurant de Guionnet un allié redoutable, ouvrant l’espace vers une intensité nouvelle.
Un disque de collision et de frottement, où quatre musiciens explorent les confins d’une matière sonore brute et incandescente, entre liberté radicale et puissance collective.
Jean-Luc Guionnet : saxophone
Jérémie Ternoy : Fender Rhodes, Piano Bass
Ivann Cruz : guitare
Peter Orins : batterie
Billet mis en ligne le 10 octobre 2025
Après 14 années à déjouer les attentes, le quartet international Kaze fait un pas audacieux vers l’absurde jubilatoire. Réunissant la pianiste et compositrice japonaise Satoko Fujii, les trompettistes Natsuki Tamura et Christian Pruvost, ainsi que le batteur Peter Orins, ce disque accueille également le chanteur expérimental japonais Koichi Makigami, figure culte du rock avant-gardiste. Ensemble, ils livrent une œuvre électrisante, fusion de sophistication improvisée et d’humour imprévisible, pour une expérience sonore aussi exaltante que surréaliste.
Cette collaboration est née d’une rencontre au festival Jazz Art Sengawa, au Japon, où Makigami est directeur artistique. Bien qu’ils se connaissaient, les musiciens n’avaient jamais joué ensemble avant la tournée japonaise de Kaze en 2024. Leur alchimie immédiate a donné lieu à un concert improvisé à Lille — ville d’origine de Pruvost et Orins — qui a servi de tremplin à cet enregistrement. « Nous avons pris énormément de plaisir à faire ce disque », raconte Fujii. « Koichi a apporté quelque chose d’unique à notre musique, et cela nous a fait jouer différemment. »
Dès le morceau d’ouverture, “Make a Change”, l’auditeur est projeté dans un tourbillon d’improvisation énergique, interrompu par les acrobaties vocales renversantes de Makigami. Entre borborygmes, grognements, multiphoniques et sons absurdes, sa voix ajoute une dimension théâtrale aux explorations sonores de Kaze. Le morceau-titre, plus mesuré mais tout aussi étrange, s’inspire du cliquetis rythmique d’un ornement de jardin japonais. L’album se clôt avec “Inspiration 2” de Tamura, un crescendo collectif qui commence par une évocation paisible de la nature avant d’exploser dans une improvisation incandescente.
Shishiodoshi est bien plus qu’un simple disque : c’est une célébration du risque artistique, de l’absurde et de la joie pure de la création collective. Grâce à cette rencontre improbable mais évidente, Kaze et Makigami proposent un paysage sonore foisonnant, à la fois intellectuellement stimulant et résolument réjouissant. Un voyage inoubliable aux confins de la musique improvisée, à découvrir absolument — que l’on soit fidèle auditeur ou simple curieux.
Koichi Makigami : voix, shakuhachi, trompette
Christian Pruvost : trompette, bugle
Natsuki Tamura : trompette, voix
Satoko Fujii : piano
Peter Orins : batterie
Billet mis en ligne le 8 juillet 2025
Après un premier album composé de 11 pièces issues du recueil Tombstones de Michael Pisaro-Liu – œuvres aux sonorités délicates et aux mélodies poussiéreuses qui nous enveloppent dans une atmosphère intime –, les musiciens du collectif Muzzix, réunis sous la direction de Barbara Dang, présentent ce deuxième enregistrement, qui vient clore l’intégralité du recueil.
Ce nouvel opus prolonge l’exploration sonore : les timbres se diversifient, les textures s’épaississent, et le silence – dans sa matérialité la plus brute ou ses souffles les plus ténus – devient un acteur à part entière, un partenaire de jeu autant qu’un espace d’écoute.
Barbara Dang : direction artistique, piano, voix, clavier
Yoann Bellefont : contrebasse
Ivann Cruz : guitare, voix, voix parlée
Raphaël Godeau : guitare, voix parlée, voix chantée
Peter Orins : percussions, clavier, voix parlée
Maryline Pruvost : voix, flûte, objets
Christian Pruvost : trompette, chuchotements
Billet mis en ligne le 30 mai 2025
Muzzix est un collectif d’une trentaine de musiciens et musiciennes basé à Lille. Il porte chaque année de nombreux projets artistiques allant du jazz contemporain aux musiques expérimentales et improvisées sous des formes très variées allant du solo au grand orchestre, du concert à l’installation sonore ou la performance.
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